Né à Bruxelles en 1924,
Marcel Broodthaers abandonne à l’âge de 40 ans sa carrière d’écrivain, de critique d’art et de poète pour se consacrer à l’art, en accomplissant un geste manifeste : il recouvre de plâtre son recueil de poèmes le Pense-Bête . Cet acte radical de réification du langage, annonce les thèmes principaux d’une œuvre qui, réalisée en 12 ans à peine (de 1964 à sa mort en 1976), compte parmi les plus importantes et les plus influentes de l’histoire de l’art de la deuxième moitié du XXème siècle.
Au premier rang de ces thèmes: les rapports entre art et langage (comme dans le film la Pluie, où l’eau qui ruisselle sur les pages en efface le texte au fur et à mesure que l’artiste l’écrit), la remise en question
du statut de l’œuvre et la critique du musée (le Musée d’Art moderne-Département des Aigles (1968),
musée fictif où les œuvres exposées sont accompagnées du panneau « ceci n’est pas un objet d’art »), le
jeu entre la réalité et la fiction : pour Broodthaers, « Une fiction permet de saisir la réalité, et en meme
temps ce qu’elle cache ».
Réalisée et présentée à l’Institute of Contemporary Art de Londres en 1975,
Décor: A Conquest by Marcel Broodthaers, est une des toutes dernières œuvres de Broodthaers, et l’une des plus importantes.
Comme l’indique son titre, l’œuvre n’est pas une simple installation dans les salles du musée, mais une
véritable conquête de l’espace institutionnel, une occupation, au sens guerrier du terme. La guerre (rappelons que Décor est contemporain de la guerre du Vietnam) est le sujet des deux Period Rooms qui
composent cette œuvre, et plus précisément « la relation entre guerre et confort ».
Les objets rassemblés dans les deux pièces n’ont pas été réalisés par l’artiste mais empruntés ou loués à
des sociétés spécialisées dans les décors de cinéma. Le rassemblement d’objets surannés (les canons),
mystérieux (le serpent) voire surréalistes (la partie de cartes du crabe et du homard) de la salle XIXème
contraste avec l’atmosphère plus triviale de la salle XXème siècle, où se mêlent banalité (le mobilier de
jardin) et brutalité (les armes d’assaut). L’ensemble (auquel il faut ajouter un puzzle inachevé représentant la bataille de Waterloo, mais aussi un film tourné à Londres pendant la première présentation de
décor sur les lieux mêmes de l’exposition, et précisément intitulé « La Bataille de Waterloo ») constitue
un réseau de signes complexes, empreints d’un humour souvent déconcertant, et qui échappe à toute
interprétation univoque. Pour Broodthaers, « Il ne peut y avoir de rapport direct entre l’art et le message,
et encore moins si ce message est politique, sous peine de se bruler à l’artifice ».
© Palazzo Grassi, reproduction interdite
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