Née à Lakewood, dans l'Ohio, en 1930,
Sturtevant vit et travaille à Paris. Sa carrière artistique a toujours été centrée autour d’un rapport profond à l’histoire de l’art et en particulier aux artistes
qui ont marqué le XXème siècle par l’invention de démarches innovantes ayant servi de références incontournables à leurs successeurs. Sturtevant réalise des « répétitions » de leurs travaux, mais ne se limite
pas à photographier ou à reproduire peintures, sculptures, films, performances ou sérigraphies: elle en
apprend méticuleusement les techniques originales. Selon une anecdote désormais célèbre, Andy Warhol, interrogé pour la énième fois sur la réalisation des ses « Flowers », aurait répondu : « Je ne saurais
vous répondre. Demandez à Elaine (Sturtevant). »
Sturtevant crée des copies d’œuvres d’art mais n’est pas pour autant copiste. Elle s’approprie les idées
des autres mais n’est pas pour autant appropriationniste. Elle a été protagoniste des années de feu du
féminisme mais n’a pas été pour autant une artiste féministe. Nourri inévitablement d’une multitude
d’idées philosophiques – des réminiscences d’une vie passée des platoniciens et des pythagoriciens
à « l’éternel retour à l’identique » des stoïciens, de la théorie des simulacres de Baudrillard aux réflexions sur la différence et la répétition de Deleuze, du déjà-vu comme « intermittence du cœur » de
Proust aux considérations sur la valeur de l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique – le
travail de cette artiste soulève toujours de nombreuses interrogations sur la réappropriation et sur le
sens de l’originalité dans l’art.
Dès leur titre, ses œuvres sont immédiatement rattachées à un original, pour intriguer l’observateur et
le pousser à s’interroger sur ce qu’il voit. La réflexion est en effet au cœur de son art. « La force de mon
travail – observe-t-elle – réside dans la prémisse que la pensée est pouvoir ». Dans les installations
Duchamp 1200 Coal Bags (1973-1992), qui reconstitue la salle principale de la Galerie des Beaux-Arts
de Paris installée par Duchamp à l’occasion de l’Exposition Surréaliste de 1938, et
Felix Gonzalez-Torres
AMERICA AMERICA (2004), qui réactive les guirlandes de lumières de l’artiste d’origine cubaine – Sturtevant met en exergue deux démarches qui mettent précisément en question les notions d’unicité et d’originalité de l’œuvre.
Elle ne reproduit pas pour sublimer l’original mais plutôt pour dénoncer la paresse
intellectuelle induite par les mécanismes habituels d’exposition et d’exploitation de l’art. Sturtevant
amorce ainsi un court-circuit dans la société actuelle, qui définit la créativité en terme de productivité et
condamne la piraterie sous couvert de protéger l’originalité des artistes, afin de pousser à la consommation et normaliser les genres. En nous invitant à nous demander à qui appartiennent véritablement les
images, Sturtevant émet la possibilité que ce soient les images qui nous possèdent.
Enfin, le chien qui, dans la vidéo
Finite Infinite (2010), file inlassablement dans une course sans fin met en
relief cette idée d’art démultiplié, qui revient sur tout ce qui a été déjà fait, avec toujours un pas d’avance.
© Palazzo Grassi, reproduction interdite
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